Plongez au cœur de l’histoire méconnue de l’Internationale noire, ce réseau clandestin qui a redéfini l’anarchisme révolutionnaire entre 1877 et 1884. Alors que le Congrès de Verviers est souvent perçu comme le déclin de la Première Internationale, cet article démontre comment le mouvement s’est en réalité métamorphosé. De la naissance de la propagande par le fait lors du Congrès de Londres en 1881 jusqu’aux tragiques événements de la Mano Negra en Andalousie, découvrez comment les militants libertaires ont tenté de structurer une résistance transnationale face à la répression étatique. Entre idéaux de liberté, infiltrations policières et fractures internes, explorez la transition décisive d’un syndicalisme de masse vers l’insurrectionnalisme individuel qui a marqué durablement la pensée politique européenne.

Histoire de l’anarchisme révolutionnaire : du Congrès de Londres à la répression de la Mano Negra en Espagne.
Introduction.
L’historiographie traditionnelle a souvent considéré le congrès de Verviers de 1877 comme le chant du cygne de la Première Internationale, marquant la fin de la grande organisation ouvrière née en 1864. Cette analyse conteste cette vision d’une rupture nette pour soutenir une thèse de continuité et de transformation. Loin de disparaître, l’Internationale « antiautoritaire », issue de la scission de 1872, a persisté en se métamorphosant. Le Congrès Révolutionnaire Socialiste de Londres en 1881 a formalisé cette mutation en donnant naissance à un nouveau type de réseau, décentralisé et clandestin, que l’histoire a retenu sous le nom d’Internationale noire. Ce réseau, uni par la stratégie de la « propagande par le fait », a coordonné pendant plusieurs années l’action des groupes anarchistes à travers l’Europe et l’Amérique. Cependant, il portait en lui les germes de sa propre destruction et s’est finalement désintégré sous le poids de ses conflits internes et de l’infiltration policière ; une désintégration dont le catalyseur fut la crise de la « Mano Negra » en Espagne, laquelle cristallisa l’antagonisme irréductible entre l’action syndicale de masse et l’insurrectionnalisme individuel.
1. De Verviers à Londres : la mutation de l’Internationale (1877-1881)
La période allant de 1877 à 1881 constitue un moment charnière dans l’histoire de l’anarchisme. Elle marque le passage d’une stratégie axée sur l’organisation de masse, héritée de la Première Internationale, à une nouvelle orientation prônant l’action clandestine, la violence ciblée et l’initiative de petits groupes ou d’individus. Cette transition idéologique et tactique a profondément redéfini l’identité et les modes opératoires du mouvement révolutionnaire.
La période allant de 1877 à 1881 constitue un moment charnière dans l’histoire de l’anarchisme. Elle marque le passage d’une stratégie axée sur l’organisation de masse, héritée de la Première Internationale, à une nouvelle orientation prônant l’action clandestine, la violence ciblée et l’initiative de petits groupes ou d’individus. Cette transition idéologique et tactique a profondément redéfini l’identité et les modes opératoires du mouvement révolutionnaire.
- Héritage et continuité L’Internationale noire ne naît pas ex nihilo. Elle est l’héritière directe du courant « antiautoritaire » qui a provoqué la scission de la Première Internationale au congrès de La Haye. Officialisée lors du congrès de Saint-Imier le 15 septembre 1872, cette nouvelle Internationale regroupait les fédérations hostiles au centralisme du conseil général de Londres, notamment les fédérations espagnole, italienne et jurassienne. Se revendiquant du « collectivisme révolutionnaire », elle visait « la destruction de tout pouvoir politique par la grève révolutionnaire ». Même après la dislocation formelle de la Première Internationale, cet héritage a persisté, maintenant vivantes les structures fédéralistes et les aspirations révolutionnaires qui allaient former le socle de la nouvelle organisation.
- Le tournant de Verviers Le congrès de Verviers, tenu en septembre 1877, ne doit pas être interprété comme un point final, mais comme une étape décisive dans l’évolution tactique du mouvement. C’est à ce moment que l’idée de « propagande par le fait » commence à s’imposer comme une stratégie viable face à la répression étatique croissante. L’historien Rafael Núñez Florencio établit un lien direct entre ce congrès et l’émergence de ce qu’il nomme la « violence terroriste à caractère individuel ». Verviers a ainsi marqué une inflexion stratégique, orientant le mouvement vers l’action directe et violente.
- L’acte de naissance de Londres Le Congrès Révolutionnaire Socialiste de Londres, en juillet 1881, constitue le véritable acte de naissance de l’Internationale noire. C’est lors de cet événement que le réseau s’est formellement constitué, adoptant une ligne idéologique claire et une stratégie unifiée. Des figures comme les exilés allemands Johann Most et Johann Neve y ont joué un rôle central, et le journal de Most, Freiheit, s’est imposé comme l’un des principaux organes de communication et d’agitation du réseau. Le congrès a consacré la « propagande par le fait » comme la tactique principale, appelant à l’insurrection et à la diffusion des idées révolutionnaires par l’action violente.
Cette nouvelle orientation idéologique exigeait une rupture avec les anciennes formes organisationnelles, imposant une structure clandestine capable de coordonner des actions par-delà les frontières nationales.
2. Structure et modes d’action de l’Internationale noire
Face à une répression étatique de plus en plus coordonnée en Europe, l’Internationale noire ne pouvait adopter les structures formelles et publiques de son aînée. Elle s’est donc constituée comme un réseau flexible, réticulaire et transnational, mieux adapté aux impératifs de l’action clandestine et à la nécessité d’échapper à la surveillance policière.
- Un réseau international décentralisé La structure de l’Internationale noire était celle d’un réseau informel et international dont l’épicentre était Londres. La capitale britannique servait de refuge à de nombreux exilés politiques et de plaque tournante pour la coordination des activités. Les véritables nœuds de ce réseau étaient les clubs d’exilés, comme le club de Stephen’s Mews, et les journaux de propagande. Des publications comme Freiheit à Londres et Le Révolté à Genève assuraient la circulation des idées, des mots d’ordre et des informations entre les groupes dispersés en France, en Allemagne, en Autriche, en Espagne et jusqu’en Amérique. Ces organes de presse et lieux de sociabilité militante permettaient de maintenir une cohésion idéologique et une coordination tactique en l’absence de structure centralisée formelle.
- Principes organisationnels minimalistes L’organisation du réseau reposait sur des principes minimalistes, privilégiant l’autonomie des groupes locaux à la centralisation du pouvoir. Le plan d’organisation adopté par la Fédération américaine de l’AIT à Pittsburgh en octobre 1883, qui s’inspirait directement du modèle défini à Londres en 1881, illustre parfaitement ces principes :
- Absence de pouvoir exécutif central : Aucune instance dirigeante n’avait le pouvoir d’imposer ses décisions aux groupes.
- Mise en place d’un « bureau d’informations » : Un bureau composé de secrétaires pour les différentes langues servait de simple intermédiaire pour faciliter la communication entre les groupes nationaux et étrangers.
- Autonomie complète des groupes locaux : Chaque groupe conservait son indépendance absolue et sa liberté d’action.
- La « propagande par le fait » comme stratégie centrale La « propagande par le fait » était la doctrine tactique qui unifiait ce réseau décentralisé. Théorisée comme un moyen de réveiller la conscience révolutionnaire des masses par des actes exemplaires, elle se déclinait sous plusieurs formes, allant de la rhétorique la plus violente aux attentats ciblés.
- Financement illégal : Des actions illégales étaient menées pour financer les activités de propagande. Un procès tenu à Vienne en 1882 a ainsi révélé qu’un groupe d’anarchistes autrichiens avait commis un vol à main armée sur instruction d’un comité basé à Londres.
- Rhétorique insurrectionnelle : Les journaux du réseau, et notamment Freiheit, diffusaient un discours d’une extrême violence. Johann Most y appelait ouvertement au meurtre des oppresseurs et à l’usage du « sang, du fer, du poison et de la dynamite » pour hâter la révolution sociale.
- Actes de violence ciblés : Cette rhétorique se traduisait par des actes concrets. Le réseau approuva l’assassinat de Lord Cavendish à Dublin en 1882, mais c’est surtout l’influence durable de cette doctrine qui se manifestera plus tard dans les attentats de Ravachol en France (1892) ou celui de Paulino Pallás en Espagne (1893), démontrant la postérité idéologique de l’Internationale noire bien au-delà de son existence organisationnelle.
Pourtant, cette structure réticulaire, conçue pour la survie, portait en elle les ferments de sa propre paranoïa. Son absence de hiérarchie et sa dépendance à une confiance fragile entre des groupes dispersés la rendaient extraordinairement vulnérable aux guerres intestines et à la manipulation policière, comme la suite des événements allait le démontrer.
3. Fractures internes et infiltration policière
La nature clandestine de l’Internationale noire et sa rhétorique violente, si elles lui conféraient une certaine efficacité dans un contexte de répression, constituaient également son paradoxe structurel et sa principale faiblesse. La culture du secret, la suspicion et l’action ciblée des polices européennes ont rapidement transformé ses principes fondateurs en pathologies, minant la confiance et la cohésion qui constituaient le ciment de ce réseau informel.
- Le Bruderkrieg à Londres Le cœur même du réseau, à Londres, fut paralysé par de profondes divisions. Au sein du mouvement allemand en exil, une véritable « guerre fratricide » (Bruderkrieg) a éclaté, opposant violemment deux factions. La première était menée par Victor Dave, et la seconde par Josef Peukert. Le conflit était alimenté par des divergences tactiques, des rivalités de pouvoir et, surtout, par des accusations mutuelles et incessantes d’espionnage au profit de la police allemande. Cette contagion de la méfiance a empoisonné les relations entre militants et a affaibli considérablement la capacité d’action du centre londonien.
- L’Impact de l’infiltration L’infiltration par des agents provocateurs et des espions de police fut une cause majeure de la désorganisation du mouvement. Les sources documentent de nombreux cas où des agents de l’État ont non seulement recueilli des informations, mais aussi activement participé à la provocation d’actes illégaux pour justifier la répression.
- Auguste Coulon, un agent provocateur, a joué un rôle déterminant dans le complot des anarchistes de Walsall, les incitant à fabriquer des bombes pour mieux les livrer à la police.
- Theodor Reuss, un espion au service de la police allemande, a été l’instrument clé de la capture de l’un des organisateurs les plus importants du réseau, Johann Neve.
- Des espions, comme Wichmann et Wolf, ont même écrit pour le journal Freiheit afin d’obtenir des informations de l’intérieur et d’identifier les militants actifs.
Ces activités d’infiltration ont exacerbé la paranoïa, détruit la confiance mutuelle indispensable au fonctionnement d’un réseau clandestin et facilité une répression ciblée qui a décapité le mouvement de ses cadres les plus expérimentés.
Affaiblie jusqu’au cœur de son centre londonien, l’Internationale noire était devenue une structure minée de l’intérieur. Il ne manquait qu’un choc externe pour faire s’effondrer l’édifice. Ce choc provint d’Espagne, où l’affaire de la « Mano Negra » allait contraindre le mouvement à affronter publiquement la contradiction mortelle entre ses deux âmes : celle du syndicalisme et celle du terrorisme.
4. La crise de la « Mano negra » et l’éffondrement de l’Internationale (1883-1884)
L’affaire de la « Mano negra » en 1883 fut l’événement catalytique qui précipita la dislocation de l’Internationale noire. Elle a brutalement mis en lumière l’antagonisme irréductible qui traversait l’anarchisme international entre la stratégie de l’action syndicale de masse, légale et publique, et celle du terrorisme individuel, clandestin et violent. Cette crise a provoqué une rupture définitive au sein du mouvement.
- L’Affaire de la « Mano negra » En 1883, une série de crimes violents – incendies, vols et meurtres, dont celui de La Parrilla – secoue la région rurale d’Andalousie. Les autorités attribuent ces actes à une mystérieuse organisation secrète qu’elles nomment « La Mano Negra ». Cette accusation sert de prétexte à une vague de répression massive contre les militants du mouvement ouvrier et paysan de la région.
- Un « montage policial » Le consensus historiographique, s’appuyant notamment sur les analyses de Manuel Tuñón de Lara et Josep Termes, conclut qu’il s’agissait très probablement d’un « montage policial », une fabrication policière. L’objectif était de créer un prétexte pour écraser la puissante organisation anarchiste légale de l’époque, la Federación de Trabajadores de la Región Española (FTRE). Cependant, la nuance est essentielle : cette instrumentalisation répressive fut d’autant plus efficace qu’elle capitalisait sur un fond de violence agraire bien réel. Tout en reconnaissant le montage, Termes précise qu’il est « innegable que la violencia estaba presente en la Andalucía agraria ». L’État n’a pas inventé la violence, mais l’a habilement exploitée et amalgamée à l’action syndicale légale de la FTRE pour justifier son anéantissement.
- La rupture décisive de la FTRE Face à cette répression et à la campagne de diffamation, la FTRE, qui incarnait le courant anarcho-collectiviste favorable à l’action syndicale de masse, a dû prendre position. Lors de son troisième congrès, tenu à Valence en octobre 1883, l’organisation a voté une résolution historique. Elle a officiellement rejeté « toute solidarité avec ceux qui s’organisaient pour commettre des crimes de droit commun », désavouant ainsi publiquement la tactique de la « propagande par le fait » et ses partisans.
- La dissolution par la division Cette prise de position a eu des conséquences profondes et immédiates. Elle a provoqué une scission irréconciliable au sein du mouvement anarchiste espagnol et, par extension, international. D’un côté, les anarcho-collectivistes de la FTRE, partisans de l’action syndicale légale. De l’autre, les anarcho-communistes, souvent organisés en groupes clandestins, qui défendaient l’action violente comme seule voie révolutionnaire. Cette fragmentation, directement issue de la crise de la « Mano Negra », a entraîné le déclin rapide de la FTRE, la plus grande organisation anarchiste de l’époque, et a sonné le glas de l’Internationale noire en tant que réseau international cohérent et coordonné.
Conclusion
En définitive, l’Internationale noire représente bien une continuation transformée de la Première Internationale. Loin d’une simple disparition, le courant antiautoritaire s’est adapté au contexte répressif de la fin du XIXe siècle en se muant en un réseau décentralisé, transnational et clandestin. Structuré autour de journaux influents comme Freiheit et de clubs d’exilés à Londres, ce réseau a été unifié par une idéologie et une tactique communes : la « propagande par le fait », qui prônait l’usage de la violence pour accélérer la révolution sociale.
Cependant, les facteurs mêmes qui ont défini l’Internationale noire ont également causé sa perte. Sa dépendance à l’égard d’une stratégie de violence clandestine l’a rendue intrinsèquement instable et vulnérable. Ravagée de l’intérieur par une « guerre fratricide » entre ses leaders et paralysée par l’infiltration systématique des polices européennes, elle a succombé à un climat de paranoïa et de méfiance généralisée. L’affaire de la « Mano Negra » en Espagne n’a été que le détonateur final, exposant la fracture idéologique insurmontable entre l’action de masse et le terrorisme individuel. En forçant la plus grande fédération anarchiste de l’époque à désavouer publiquement la « propagande par le fait », cette crise a scellé la dissolution de ce réseau qui s’est finalement consumé dans les flammes qu’il avait lui-même allumées.
Sources :
1. Agrarian Anarchism in Andalusia: Documents on the Mano Negra (Clara E. Lida)
2. Association internationale des travailleurs — Wikipédia
3. Des anarchistes autrichiens commettent un vol pour financer la propagande (Le Temps / Le Révolté, 1882-1883)
4. El anarco-comunismo y la práctica terrorista en Barcelona… (Joaquín Beltrán Dengra)
5. International Working People’s Association — Wikipedia
6. Johann Most – « FREIHEITS »-Reminiszenzen (anarchismus.at)
7. L’anarchisme en Allemagne vers 1878 (Andrew R. Carlson)
8. La Mano Negra — Wikipedia, la enciclopedia libre
9. La Mano negra vue par les Temps nouveaux (1902-1903)
10. Rapport du procureur général de la Confédération au conseil fédéral sur les menées des anarchistes en Suisse (mai et juin 1885) Feuille fédérale n° 18 juillet 1885 (p.544 à 548)
11. Le congrès anarchiste de Londres (1881) et les États-Unis (Ronald Creagh)
12. Le congrès de la Fédération américaine de l’AIT à Pittsburg (1883). Le Révolté 24 novembre 1883
13. Para repensar la Mano Negra : El anarquismo español durante la clandestinidad (Clara E. Lida)
14. L’Internationale noire (Rapports de police, Londres, 1881-1883) Archives de la Préfecture de police Ba 435
15. Mythes et réalités : l’étrange cas de la Mano negra en 1883 (Juan Avilés Farré)
16. Johann Neve (1844-1896) (Heiner Becker, The Raven)
17. The Disinherited (group) — Wikipedia
18. The Slow Burning Fuse: The Lost History of the British Anarchists (John Quail)
19. Une guerre fratricide (Bruderkrieg) (Andrew R. Carlson)