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Entre 1880 et 1885, Londres s’est imposée comme la capitale mondiale de l’anarchisme européen. Terre d’asile pour les révolutionnaires fuyant la répression, la métropole britannique a accueilli le célèbre Congrès de Londres de 1881, acte de naissance de l’Internationale noire. Cet article explore les coulisses de cette période charnière où se sont affrontées les visions de figures emblématiques telles qu’Enrrico Malatesta et Pierre Kropotkine. De l’émergence de la « propagande par le fait » aux guerres fratricides (Bruderkrieg) entre militants, découvrez comment l’exil londonien a façonné les théories révolutionnaires et les fractures du mouvement anarchiste international à la fin du XIXe siècle.

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1. Introduction : Londres, terre d’asile et foyer de l’anarchisme européen

À la fin du XIXe siècle, Londres s’était imposée comme un refuge incontournable pour les réfugiés politiques fuyant la répression sur le continent. La relative tolérance des autorités britanniques transforma la capitale en un carrefour bouillonnant d’idées et de militants révolutionnaires, créant un terrain fertile pour le développement de l’anarchisme. C’est dans ce contexte que le mouvement tenta de se restructurer. Loin d’être une simple tentative de refondation, le Congrès de Londres de 1881 fut en réalité le creuset où les contradictions inhérentes à l’anarchisme révolutionnaire—entre l’organisation et la spontanéité, la lutte politique et l’action économique, la violence ciblée et l’insurrection de masse—furent exposées et exacerbées, préfigurant les décennies de fragmentation à venir.

Les anarchistes italiens arrivant à Londres découvraient une communauté d’expatriés déjà familiarisée avec la politique radicale, marquée par l’héritage de figures comme Giuseppe Mazzini. Cependant, ce fut principalement la succession de vagues de répression dans la péninsule qui poussa de nombreux militants à traverser la Manche. Pour la plupart d’entre eux, le Royaume-Uni n’était pas une destination permanente mais une base arrière temporaire, un lieu d’exil où poursuivre leurs activités en attendant des conditions plus favorables pour rentrer en Italie. C’est dans cette atmosphère d’attente et d’effervescence que s’est tenue la tentative la plus significative de structurer ce mouvement international.


2. Le Congrès de Londres (Juillet 1881) : Une tentative de refondation

Le Congrès international socialiste-révolutionnaire, qui se tint à Londres du 14 au 20 juillet 1881, avait pour objectif central de réorganiser et de redynamiser un mouvement anarchiste international fragmenté. Après l’effondrement de la Première Internationale, cet événement représentait une tentative cruciale de refonder une structure militante sous la bannière historique de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT). Il s’agissait de réaffirmer une identité commune et de définir une stratégie d’action face à la montée en puissance des États-nations et à l’hégémonie croissante du socialisme parlementaire.

Parmi les délégués réunis pour cette refondation figuraient des personnalités majeures du mouvement, dont les plus influentes étaient sans conteste l’Italien Errico Malatesta et le Russe Pierre Kropotkine. Leur présence soulignait l’importance de l’événement, mais allait aussi cristalliser les tensions idéologiques qui traversaient l’anarchisme européen. Cependant, l’ennemi n’était pas seulement idéologique ou extérieur. L’organisation même du congrès était minée de l’intérieur par des informateurs de police. Le cas d’Orlando De Martijs est particulièrement révélateur : tout en collaborant à la préparation du congrès, il travaillait pour l’ambassade italienne. L’adresse de De Martijs servait même de boîte postale à Malatesta, ce qui permit à l’informateur de fournir aux autorités des copies de sa correspondance. Un autre espion, Raffaele Moncada, fut envoyé spécialement de Marseille pour infiltrer le rassemblement. Cette surveillance constante allait générer une paranoïa qui, comme nous le verrons, empoisonnera durablement les relations internes et exacerbera les conflits qui éclatèrent lors des débats.


3. Les grandes fractures idéologiques du Congrès

Loin d’être un rassemblement unifié, le Congrès de 1881 fut l’arène de profonds désaccords stratégiques et idéologiques. Les débats qui s’y tinrent mirent en lumière des visions concurrentes de la révolution, de l’organisation et des moyens d’action. Ces fractures, loin d’être résolues, allaient façonner l’avenir du mouvement anarchiste, révélant des tensions qui persisteraient durant des décennies.

3.1. Révolution politique contre révolution sociale : Le débat Malatesta-Kropotkine

La divergence la plus fondamentale opposa les deux figures centrales du congrès, Errico Malatesta et Pierre Kropotkine. Leur débat ne portait pas sur de simples tactiques, mais sur la cible même du processus révolutionnaire. Pour Malatesta, l’obstacle premier était l’État. Il soutenait la nécessité d’une lutte politique pour renverser les gouvernements, considérant leur destruction comme le préalable indispensable à la transformation sociale. Son approche impliquait la formation d’une organisation de type conspiratrice capable de mener une insurrection et de s’emparer des leviers du pouvoir, ne serait-ce que pour les anéantir.

Kropotkine rejeta catégoriquement cette vision. Pour lui, la cible primordiale était la propriété privée. Il jugeait que la création d’un « parti de conspirateurs » visant à prendre le pouvoir était une erreur stratégique et une contradiction des principes anarchistes. Une véritable révolution, selon lui, devait être menée par les masses s’attaquant directement et immédiatement aux fondements économiques de la société. C’est l’expropriation généralisée par la base qui provoquerait l’effondrement de l’État, et non l’inverse.

3.2. La « propagande par le fait » et la question de la violence

Un autre point de friction majeur concernait les méthodes révolutionnaires. Si l’idée de la « propagande par le fait » était largement acceptée, son interprétation variait considérablement. Le congrès adopta finalement une résolution qui recommandait aux organisations de donner :

« …un grand poids à l’étude et à l’application des sciences techniques et chimiques, comme moyens de défense et d’attaque. »

Cette orientation vers une systématisation de la violence organisée rencontra l’opposition vigoureuse de Kropotkine. Il y voyait une dérive dangereuse, susceptible de déconnecter les actes de violence de l’insurrection populaire qu’ils étaient censés inspirer. Cependant, son point de vue fut mis en minorité, illustrant la victoire de la faction prônant une approche plus offensive et technique de la lutte armée.

3.3. L’influence des radicaux allemands et des idées de Johann Most

La mouvance germanophone exerça une influence notable sur la radicalisation des débats. La présence active de délégués allemands et autrichiens à Londres, et particulièrement les idées de Johann Most, constituèrent un pôle majeur pour l’aile la plus intransigeante du mouvement. Most était l’un des principaux théoriciens d’une forme particulièrement agressive de la « propagande par le fait », qui prônait l’action insurrectionnelle et violente. Son journal, Freiheit, publié depuis Londres, était une référence centrale pour le radicalisme anarchiste de l’époque. Des rapports de police attestent de sa présence comme orateur lors de réunions à Londres, comme celle de septembre 1882. Son influence contribua de manière décisive à faire pencher la balance en faveur des résolutions les plus offensives, notamment sur l’usage des « sciences chimiques », reliant ainsi son courant idéologique à l’issue du débat sur la violence.

Les fractures idéologiques béantes ouvertes lors du Congrès ne restèrent pas confinées à la théorie ; elles se propagèrent immédiatement dans la vie militante londonienne, où la surveillance policière et les rivalités personnelles offrirent un terrain fertile à leur intensification.


4. Les répercussions du Congrès : dynamiques et tensions à Londres (1882-1885)

Les résolutions et les conflits du Congrès de 1881 se traduisirent rapidement dans la vie quotidienne du mouvement anarchiste à Londres. La période 1882-1885 fut une phase de mise à l’épreuve, où les idéaux révolutionnaires se heurtèrent à la réalité de la surveillance policière, aux difficultés organisationnelles et à l’intensification des querelles intestines.

4.1. Vie des clubs et surveillance policière

La vie militante s’organisait principalement autour de clubs servant de lieux de réunion pour les différentes communautés nationales. Les rapports de police de l’époque identifient plusieurs centres névralgiques : le Club de Rose Street, le Club de Stephen’s Mews et le Club de Poland Street, qui abritaient les sections française, anglaise et allemande. Ces lieux étaient le théâtre de conférences régulières, comme le meeting du 10 janvier 1882 sur l’unité d’action, la réunion de septembre 1882 sur le mouvement anarchiste français, ou la conférence d’avril 1884 sur le « Parlementarisme et révolution ».

Cette intense activité se déroulait sous l’œil vigilant des autorités. La surveillance policière culmina le 9 mai 1885, lorsque la police provoqua délibérément une bagarre au Club International de Stephen’s Mews. L’incident dégénéra en un saccage des locaux par les forces de l’ordre, conduisant à près de soixante-dix arrestations et illustrant la pression croissante exercée sur le mouvement.

4.2. Le départ de Malatesta et l’affaiblissement du mouvement italien

La centralité de la figure de Malatesta fut cruellement mise en évidence par son départ en juillet 1882, dont l’impact sur la cohésion et la capacité d’action du groupe italien fut aussi immédiat que dévastateur. Son absence provoqua une nette « diminution des initiatives anarchistes ». Figure charismatique et organisateur infatigable, il était le moteur du groupe. Après son départ, aucun journal anarchiste en langue italienne ne fut publié à Londres jusqu’à son retour en 1889. Les rapports de l’ambassade italienne, autrefois détaillés, se limitèrent dès lors à notifier les arrivées et départs de militants, signe d’un mouvement qui avait perdu son principal animateur.

4.3. Le « Bruderkrieg » : divisions au sein du mouvement germanophone

Les divisions idéologiques du congrès se sont métastasées en conflits personnels et factionnels d’une violence inouïe. Le mouvement germanophone à Londres fut le théâtre d’une véritable guerre fratricide, ou Bruderkrieg. Ces luttes intestines vicieuses opposèrent notamment la faction de Josef Peukert et Victor Rinke à celle de Johann Most et Victor Dave. Bien plus que de simples rivalités personnelles, ces conflits étaient la continuation directe des débats de 1881, alimentés par des désaccords stratégiques profonds et envenimés par la paranoïa ambiante. Des accusations mutuelles d’espionnage au profit de la police devinrent monnaie courante, paralysant une part importante de l’énergie militante et démontrant comment les fractures théoriques avaient engendré une fragmentation organisationnelle insurmontable.


5. Conclusion : bilan et héritage de l’Internationale noire londonienne (1881-1885)

En définitive, la période 1880-1885 à Londres fut un moment charnière pour l’anarchisme international, et le Congrès de 1881 un événement au résultat paradoxal. Conçu pour réorganiser et unifier le mouvement, il a d’une part défini une orientation idéologique radicale en consacrant la « propagande par le fait » dans son interprétation la plus violente, une ligne qui influencera durablement une partie du mouvement. D’autre part, il a spectaculairement échoué dans sa mission d’unité, aggravant les divisions internes au lieu de les résoudre. Le désaccord fondamental entre les approches « politique » de Malatesta et « sociale » de Kropotkine, ainsi que les querelles destructrices qui ont secoué la mouvance germanophone, en sont les preuves les plus manifestes.

Les années qui suivirent confirmèrent cette dualité. Malgré une activité militante soutenue dans les clubs londoniens, le mouvement a montré des signes de faiblesse structurelle, miné par la surveillance policière, les départs de figures clés comme Malatesta et, surtout, par des conflits internes paralysants. L’Internationale noire londonienne a donc laissé un héritage complexe : celui d’un radicalisme théorique affirmé, mais aussi celui d’une fragmentation pratique qui a durablement empêché la construction d’une organisation solide et unifiée.


6. Sources utilisées

  • Italian_Anarchists in_London (1870-1914)de Pietro Dipaola. 2004
  • L’internationalisme du 19e siècle : un exemple interdisciplinaire de global studies. Par Axel Barenboim | Espacestemps.net 3 août 2017
  • https://files.libcom.org/files/cahm-kropotkin_and_the_rise_of_revolutionary_anarchism_1872-1886.pdf
  • L’Internationale noire.Rapports de police. Archives de la Préfecture de police Ba 30, 435, 1474
  • https://files.libcom.org/files/andrew-r-carlson-anarchism-in-germany-volume-i-the-early-movement-1.pdf
  • Une guerre fratricide (Bruderkrieg).Extrait de Anarchism in Germany de Andrew R. Carlson. Chapitre X Bruderkrieg

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