L’histoire de l’anarchisme à la fin du XIXe siècle est indissociable de l’Internationale Noire, une mouvance souvent perçue comme une conspiration monolithique par les autorités de l’époque. Pourtant, derrière ce terme se cache une réalité bien plus nuancée : une nébuleuse de groupes et d’individus unis contre le capitalisme, mais profondément divisés sur la question de l’organisation. Cet article propose une analyse historique des fractures idéologiques entre partisans de l’action structurée et tenants d’un anti-autoritarisme absolu. Des clubs anarchistes de Londres aux syndicats espagnols, explorez les racines d’un conflit interne qui a façonné le mouvement révolutionnaire européen.

Souvent invoquée par la police et la presse de la fin du XIXe siècle pour évoquer le spectre d’une vaste conspiration, l’« Internationale noire » était loin de l’entité monolithique que ses détracteurs dépeignaient. En réalité, ce terme désignait une mouvance complexe et profondément conflictuelle, une nébuleuse de groupes, de journaux et d’individus unis par un rejet commun de l’État et du capitalisme, mais divisés sur presque tout le reste. Cet essai se propose d’analyser les fractures idéologiques, stratégiques et personnelles qui ont façonné sa trajectoire tumultueuse. Nous nous concentrerons sur le débat fondamental qui a opposé les partisans d’une action structurée, considérée comme une nécessité pour l’efficacité révolutionnaire, aux tenants d’un anti-autoritarisme absolu, qui voyaient en toute forme d’organisation la graine d’une tyrannie future. Pour comprendre la fragmentation progressive de ce mouvement, il est essentiel d’explorer d’abord les fondements théoriques de ces désaccords irréconciliables.
1. Le fossé Idéologique : les désaccords fondamentaux
La fin du XIXe siècle fut une période d’effervescence intellectuelle intense, où les théories révolutionnaires se forgeaient et s’affrontaient avec une ferveur quasi religieuse. Au sein de la mouvance anarchiste, la compréhension des divergences théoriques fondamentales n’était pas un simple exercice académique ; elle revêtait une importance stratégique capitale. Ces divergences déterminaient directement les tactiques adoptées, les alliances possibles et les lignes de fracture internes. Elles constituaient le socle invisible de tous les conflits qui allaient éclater au grand jour, que ce soit dans les clubs enfumés de Londres, les syndicats de Barcelone ou les colonnes des journaux clandestins. Bien que les archives policières, notre principale source sur ces débats internes, doivent être abordées avec prudence, souvent colorées par les préjugés des informateurs ou le désir des autorités d’obtenir des condamnations, elles offrent une fenêtre inestimable, quoique déformée, sur l’intensité de ces querelles doctrinales.
1.1 La critique radicale de l’autorité : le refus de toute organisation
Au cœur de la pensée anarchiste réside une critique intransigeante de l’autorité. Pour sa frange la plus radicale, cette critique s’étendait jusqu’au refus de toute forme d’organisation, même au sein du mouvement révolutionnaire et dans la société future. Cette position, que l’on pourrait qualifier d’« anti-organisationnelle », est clairement articulée par le compagnon Bordes, dont les propos sont rapportés dans les archives de la police. Selon lui, si les travailleurs s’organisaient au lendemain de la Révolution, ils assisteraient inévitablement à une résurgence de l’autorité et du despotisme qu’ils venaient d’abolir. L’argument central est que, dans toute structure organisée, « des individus qui, étant plus instruits, plus éloquents ou plus intelligents se serviront de leur supériorité pour dominer les autres ». Ce faisant, ils recréeraient la société hiérarchique et l’appareil de pouvoir que les anarchistes cherchaient précisément à anéantir. Pour ces derniers, le risque de voir renaître l’État sous une nouvelle forme était si grand qu’il justifiait le rejet de toute structure collective formelle.
1.2 La ligne de démarcation : l’antiparlementarisme comme principe fondateur
Si le refus de l’organisation créait des divisions internes, le rejet du parlementarisme constituait la ligne de démarcation la plus nette avec les autres courants socialistes, notamment les sociaux-démocrates allemands. Pour les anarchistes, cette position n’était ni un simple préjugé ni un refus frileux de s’engager. C’était un principe fondateur. La plateforme de l’Association Internationale des Travailleurs (IWPA), adoptée à Chicago, qualifiait les élections d’« invention de la bourgeoisie pour tromper les travailleurs ». Le Manifeste de la Socialist League, influencé par ces idées, réitérait cette conviction, considérant l’action électorale comme une diversion face à la lutte des classes. Cette vision contrastait radicalement avec l’approche des socialistes allemands. Leur adhésion croissante au suffrage universel n’était pas seulement un choix idéologique, mais une réponse pragmatique à la répression, car l’action politique « était légal et cela avait été reconnu devant les tribunaux », offrant ainsi une voie pour « échapper à la punition ».
1.3 Visions de l’avenir, stratégies du présent : anarcho-collectivisme contre anarcho-communisme
Les débats sur la nature de la future société anarchiste, loin d’être abstraits, engendraient des conflits stratégiques immédiats. La querelle entre les anarcho-collectivistes (prônant une phase transitionnelle où la rétribution serait « à chacun selon son travail ») et les anarcho-communistes (visant l’application immédiate du principe « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ») en est l’exemple le plus frappant. À Londres, elle se matérialisa par des tensions au sein des clubs germanophones entre les partisans de Johann Most, tenants d’une approche social-révolutionnaire, et les anarcho-communistes convaincus comme Josef Peukert et Otto Rinke, proches de Kropotkine. Cette même fracture idéologique traversa le mouvement en Espagne, où la controverse opposa les anarcho-collectivistes de la Fédération des Travailleurs de la Région Espagnole (FTRE), favorables à une organisation syndicale de masse, aux anarcho-communistes prônant l’action individuelle et le refus de toute structure perçue comme autoritaire.
Ces fractures théoriques profondes, touchant à la nature même du pouvoir, de l’action politique et de la société future, se sont ainsi inévitablement traduites en désaccords profonds et souvent violents sur les moyens d’action à employer pour hâter la révolution.
2. La discorde stratégique : de la propagande à la « propagande par le fait »
Si les divergences théoriques formaient le socle des conflits, c’est sur le terrain de la stratégie que les fractures se muaient en détonations. Ces débats n’étaient pas de simples discussions académiques ; ils engageaient des choix aux conséquences fatales, menant à la prison, à l’exil ou à l’échafaud. Le débat tactique, qui a consumé une énergie considérable, opposait schématiquement deux approches : d’un côté, la construction patiente d’un mouvement de masse par l’éducation et l’organisation syndicale ; de l’autre, la « propagande par le fait », une action violente et immédiate, censée catalyser la révolte populaire par son exemplarité radicale.
2.1 La bifurcation des voies : légalité contre insurrection
L’exemple de la Fédération des Travailleurs de la Région Espagnole (FTRE) illustre parfaitement cette bifurcation stratégique. Lors de son Congrès de Séville en 1882, l’organisation, majoritairement anarcho-collectiviste, rejeta explicitement l’usage de la violence pour poursuivre une tactique légaliste, se concentrant sur la création d’écoles laïques et la lutte pour la journée de huit heures. En opposition directe, le courant anarcho-communiste en Espagne, confronté à une répression étatique rendant l’organisation de masse impossible et dans un contexte de « desgaste de la combatividad obrera » (un essoufflement de la combativité ouvrière), adopta la « propagande par le fait ». Cette stratégie d’action violente individuelle était vue comme la seule réponse possible à la fois à la brutalité de l’État et à l’atonie perçue du mouvement ouvrier.
2.2 La « propagande par le fait » : une tactique contestée
La « propagande par le fait » était loin de faire l’unanimité, et sa signification même était l’objet de vifs débats. La controverse qui a secoué le mouvement londonien autour des actions de Ravachol en France en est une parfaite illustration. Cette fracture opposait deux camps :
- D’un côté, des militants comme H.B. Samuels glorifiaient sans réserve tout acte violent dirigé contre la bourgeoisie. Ils attendaient avec impatience l’avènement de « Ravachols anglais », considérant chaque bombe comme un coup porté aux fondations du capitalisme. Cette glorification de la violence était d’ailleurs accueillie avec une méfiance croissante, précisément parce qu’elle faisait écho aux tactiques prônées par les agents provocateurs cherchant à discréditer le mouvement.
- De l’autre, des voix comme celle d’Alf Barton s’élevaient pour remettre en question la moralité et l’héroïsme de certains actes. Barton jugeait impossible d’accepter le meurtre et le vol d’un ermite comme un acte révolutionnaire et s’opposait à une approbation aveugle de la violence, arguant que les « actes devraient avoir une certaine humanité et un certain héroïsme ».
2.3 Le paradoxe de l’action collective : réseaux et solidarité organisée
Un paradoxe fondamental traversait le mouvement : même les factions les plus hostiles à l’organisation formelle dépendaient de structures collectives pour mener à bien leurs actions. La nécessité pratique imposait une forme de coordination, révélant les limites de l’individualisme absolu. Plusieurs exemples en témoignent :
- Les réseaux clandestins : La contrebande et la distribution du journal Freiheit de Johann Most en Allemagne reposaient sur des cellules organisées et des itinéraires soigneusement planifiés.
- La solidarité financière : La création de comités de soutien pour les familles des prisonniers était une pratique courante et organisée. Ce fut le cas à Londres pour venir en aide à la femme de Mertens, ou encore en Europe avec la création de cercles d’aide pour les familles des détenus après les procès de Montjuic en Espagne.
- Les clubs comme centres logistiques : Les clubs anarchistes, comme ceux de Londres, fonctionnaient comme des centres névralgiques pour la propagande, la collecte de fonds et la coordination, même au sein des groupes les plus réticents à la formalisation.
Le débat stratégique, loin de se résumer à un simple choix entre violence et non-violence, a ainsi révélé des contradictions profondes sur le rôle de l’individu et du collectif dans l’action révolutionnaire, mettant en lumière la tension constante entre l’idéal anti-autoritaire et les impératifs de l’efficacité.
3. Le facteur humain : querelles personnelles et infiltration policière
Les divisions idéologiques et stratégiques, déjà profondes, étaient constamment exacerbées par des conflits personnels et la menace omniprésente de la répression étatique. Il est impossible de comprendre la fragmentation du mouvement sans analyser comment les rivalités d’ego, les ambitions pour le leadership et la paranoïa, constamment attisées par des agents provocateurs infiltrés, ont empoisonné les relations et sapé toute tentative de cohésion dans ces centres vitaux mais chaotiques que furent les clubs anarchistes.
3.1 Le « Bruderkrieg » : la guerre fratricide à Londres
Le conflit connu sous le nom de « Bruderkrieg » (guerre fratricide) qui a déchiré le mouvement germanophone à Londres est emblématique de ces tensions. L’animosité personnelle entre Johann Most, pragmatique et autoritaire, et Josef Peukert, théoricien introverti, n’était pas un simple choc de tempéraments ; elle était l’incarnation humaine du conflit idéologique plus large et irréconciliable entre l’impulsion organisationnelle de l’anarcho-collectivisme et la pureté individualiste de l’anarcho-communisme. Le conflit opposait la faction de Victor Dave, issue de la Première Internationale et plus encline à l’organisation, à celle de Peukert et Otto Rinke, proches de Kropotkine. Il culmina avec la sécession du groupe Peukert/Rinke, qui quitta le club principal (le CABV) pour fonder son propre cercle, Autonomie.
3.2 Luttes pour le pouvoir et les ressources
Les rivalités pour le leadership et le contrôle des maigres ressources matérielles, notamment les journaux et les finances des clubs, ont provoqué des scissions amères.
- Le « despotisme » de H.M. Hyndman au sein de la Democratic Federation a été la cause directe de la sécession de William Morris et de ses alliés, qui ont fondé la Socialist League pour échapper à son autoritarisme.
- Des accusations de malversation financière ont été portées contre Hoffmann au sein de la section allemande de Londres, l’accusant de ne pas avoir correctement enregistré les cotisations des membres.
- Après sa sortie de prison, David Nicoll s’est engagé dans une lutte acharnée contre H.B. Samuels pour reprendre le contrôle éditorial du journal Commonweal, que Samuels refusait de céder.
3.3 L’Influence déstabilisatrice des agents provocateurs
L’infiltration policière a eu un impact dévastateur. Les espions et les agents provocateurs n’ont pas seulement recueilli des informations ; ils ont activement attisé la méfiance, encouragé les querelles et poussé les militants vers des actions violentes et autodestructrices qui servaient les objectifs de la répression.
- L’affaire de Walsall : L’agent provocateur Auguste Coulon a joué un rôle central dans le montage d’un complot à la bombe, fournissant des instructions et des matériaux dans le but d’incriminer et de faire condamner des militants anarchistes à de lourdes peines.
- L’explosion de Greenwich Park : Les accusations les plus graves pesaient sur H.B. Samuels. Dans une lettre, la militante Louise Sarah Bevington l’accusa d’avoir donné à qui voulait l’entendre « les instructions les plus minutieuses pour fabriquer et charger des bombes ». Lors d’une réunion, Samuels aurait même admis avoir volé des explosifs pour les fournir à Martial Bourdin, l’homme qui périt dans l’explosion.
- La trahison de John Neve : L’espion allemand Theodore Reuss a été directement impliqué dans la capture de John Neve, l’un des organisateurs les plus importants du mouvement, en participant à un voyage qui a conduit les autorités sur sa piste.
Cette combinaison toxique de conflits personnels, de luttes pour le contrôle et d’infiltration policière a créé un climat de suspicion insoutenable, rendant toute action unifiée et coordonnée presque impossible.
Conclusion
En définitive, l’Internationale noire fut une mouvance définie autant, sinon plus, par ses luttes intestines que par son opposition farouche à l’État et au capitalisme. L’analyse de sa trajectoire révèle une tension fondamentale et irréconciliable entre la nécessité perçue d’une action coordonnée et efficace pour renverser l’ordre existant, et le rejet viscéral de toute forme d’autorité susceptible de reproduire les structures de pouvoir honnies. Ce dilemme a constitué le cœur des débats théoriques qui ont divisé collectivistes et communistes, partisans de l’organisation et apôtres de l’action individuelle. Envenimés par des rivalités personnelles acerbes et ciblés par une répression étatique implacable, qui a su exploiter ces failles avec l’aide d’agents provocateurs, ces débats ont conduit à une fragmentation progressive. Si certains observateurs de l’époque situent la « mort de l’Internationale Anarchiste » au Congrès de Verviers en 1877, notre analyse démontre que cet événement marqua moins une fin qu’une mutation. La disparition de cette structure formelle ne mit un terme ni aux idées ni aux conflits qui l’animaient. Au contraire, ces tensions persistèrent et s’intensifièrent, définissant le courant anarchiste pour le reste du siècle.
Sources
1. The Labour Emancipation League | libcom.org
2. The Democratic Federation and the Socialist League | libcom.org
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18. The Slow Burning Fuse: The Lost History of the British Anarchists par John Quail. PM Press
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